Communication

Présentation du blog

Animés par une même passion, nous sommes un groupe d'amis qui, étudiant à l'université les littératures francophones, avons voulu construire un espace d'analyse et de promotion des diverses créations artistiques francophones venues du monde entier, tout en y intégrant notre regard sur l'actualité.

Nous proposons, à travers ce blog, différentes rubriques enrichies, chaque quinzaine, par un dossier thématique ou portant sur une personnalité francophone. Des indications en tête d'article vous informe sur les différents publics "Tout public" "Didactique" "Analyse" auxquels s'adressent les articles.

Nous espérons ainsi vous faire découvrir et surtout apprécier de nouveaux horizons culturels.

Bonne lecture.

Vendredi 18 juillet 2008

Chronique

 

Regards sur l’excision

« Un sourire nouveau sur un corps acceptable, le mien »

Par Virginie Brinker

 

Les Editions Chèvre-feuille étoilée ont publié en mars 2008 Entière ou la réparation de l’excision de Marie-Noëlle Arras. Ce court ouvrage très dense, riche et documenté, se veut explicatif et informatif avant tout, mais il comporte aussi des témoignages et une nouvelle. Il aborde l’excision sous des angles très différents, notamment via la parole des médecins, le témoignage des victimes, la perspective psychologique et la dimension juridique.

Le témoignage de Mahoua Kone, une femme originaire de Côte d’Ivoire, décrivant ses souffrances et son rejet total de sa mère, complice du crime, est particulièrement percutant.

Le principal objectif du livre étant de faire connaître au plus grand nombre l’excision et surtout les moyens de la « réparer », c’est dans cet esprit que nous retiendrons ici quelques informations importantes[1].

 

L’excision, pourquoi ?

L’excision touche encore aujourd’hui 130 millions de femmes à travers le monde. Un tiers des femmes africaines subsahariennes est excisé, mais la situation varie fortement d’un pays à l’autre (20% au Sénégal, 90% au Soudan). L’ethnie Mandé (Mali, Sénégal, Mauritanie, sud du Sahara) est toutefois très concernée. En Egypte, neuf femmes sur dix le sont alors que la loi l’interdit depuis 1997. Mais les témoignages recueillis en France par le Dr Michèle Wilish nous rappellent que ce phénomène ne nous est pas étranger : « Elles sont issues de tous les horizons sociaux, de France ou d’Afrique, elles sont modernes ou traditionnelles, elles ont tous les âges (de 18 à 65 ans)[2]». On estime que 53 000 fillettes et adolescentes vivant en France ont été mutilées ou sont menacées de l’être.

L’ouvrage répertorie un certain nombre d’explications avancées par les tenants de l’excision : des raisons psycho-sexuelles (afin de priver la femme de désir pour préserver sa virginité avant le mariage et sa fidélité une fois mariée, accroître le plaisir masculin) ; des raisons sociologiques (identification avec l’héritage culturel, rite initiatique, intégration sociale) ; raisons d’hygiènes et d’esthétique (les organes génitaux de la femmes passant pour être sales et inesthétiques) ; des raisons mythiques (accroissement de la fécondation et promotion de la survie de l’enfant) ; raisons religieuses (alors que la pratique de l’excision est antérieure à l’avènement de la religion musulmane, certaines communautés musulmanes croient en toute bonne foi que l’excision fait partie des prescriptions de l’Islam).

           

Les conséquences de l’excision

L’excision recouvre des pratiques plus ou moins mutilantes (la sunna, la clitoridectomie et l’infibulation[3]) mais toutes traumatisantes et dangereuses. Il ne faut pas, en effet, perdre de vue que 5 à 15% des petites filles meurent des suites de l’excision, selon l’OMS.

Le Dr Pierre Foldes, dans la préface de l’ouvrage, rappelle que la mutilation sexuelle féminine « atteint l’intégrité féminine et touche tous les aspects de la vie de la femme[4] », aggravant considérablement le pronostic obstétrical, affectant la vie sexuelle et le fonctionnement du couple, et modifiant l’image corporelle ainsi que l’intégrité physique et morale.

Par conséquent, l’excision relève en France de la cour d’assises. Depuis 2006, un nouvel article de loi étend l’application de la législation française en la matière aux mineures de nationalité étrangère résidant habituellement en France et victimes à l’étranger d’une mutilation sexuelle.

 

La réparation

Un acte chirurgical, pour lequel le Dr Pierre Foldes est très connu (ayant opéré 2500 femmes dont 2300 en France) permet aujourd’hui de réparer la mutilation. L’ouvrage en précise le protocole et le détail. Cet acte est remboursé en France à 100% depuis 2004. Même si l’ouvrage précise qu’un accompagnement psychologique est nécessaire, cette opération est toutefois qualifiée de miracle, témoignages à l’appui :

« Maintenant, je n’ai plus de problème. C’est comme une ouverture dans ma tête et dans mon corps[5] », nous dit Mahoua Kone.

Entière insiste enfin sur un point capital : la nécessaire formation des médecins français en la matière et rappelle que les professionnels de santé qui ne signaleraient pas la réalité d’une excision ou le risque encouru par une enfant risquent une amende de 15 000 euros et un an d’emprisonnement ferme, la prévention étant un des seuls moyens de lutter contre ce fléau.

 

Adresses utiles

- Association « Soutien aux excisées » fondée par Mahoua Kone : soutienexcisees@yahoo.fr

- Docteur Foldes, Clinique Louis XIV, Saint-Germain-en-Laye : 0033 (0)1 39 10 26 26 ; 0033 (0)1 39 27 42 48

- GAMS (Groupe de femmes pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles et autres pratiques affectant la santé des femmes et des enfants) : http://pagesperso-orange.fr/associationgams/



[1] Marie-Noëlle Arras, Entière ou la réparation de l’excision, Editions Chèvre-feuille étoilée, collection « D’un espace, l’autre », 2008. Ces informations sont essentiellement issues de la section « En savoir plus » (p. 81-115).

[2], Ibid.,  p. 52.

[3] Ibid., voir les pages 84 et 85 pour les définitions précises.

[4] Ibid., p. 16.

[5] Ibid., p. 45.

par La plume francophone publié dans : Chronique
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Lundi 14 juillet 2008

Française

Récit filmique d’une émancipation

 

Par Virginie Brinker

 

« T’es pas africaine ! »

Tout commence à l’école comme souvent… En tant que creuset de la construction de l’identité sociale, mais aussi individuelle, celle-ci joue un rôle de révélateur. « T’es pas africaine ! », s’écrie Elodie, la copine de Sofia. Il ne s’agit pas d’elle, en effet, mais de l’origine de ses ancêtres, distinction que la jeune Sofia opère parfaitement et avec sérénité. Le discours de sa mère, un après-midi en famille au bord du lac, vient toutefois brouiller les frontières et semer le trouble : « N’oublie pas que tu es du pays de tes grands-parents ».

Ce sont d’ailleurs les parents, assaillis par les dettes et l’absence de reconnaissance, qui précipitent le départ de la petite famille pour le Maroc. Les parents comme les enfants sont pourtant tous français, mais aucun d’eux, à l’exception de Sofia, semble-t-il, ne se sent bien en France. « Qu’est-ce que vous croyez, pour eux on sera jamais des Français » explique son père à Rachid. La mère de Sofia lui donnera également à la fin du film cette explication : « Je ne pensais pas que ce serait si dur pour toi. Mais ici on est chez nous. Je ne voulais pas qu’on regarde mes enfants de travers ».

 

Mémoires d’une jeune fille rangée

Plus qu’un film sur l’émigration ou le conflit identitaire, Française parle des femmes. Le féminin du titre n’est en effet pas anodin du tout. Le parallèle ici avec Simone de Beauvoir, outre le clin d’œil du sous-titre choisi, repose sur l’importance des livres et de l’instruction pour les deux héroïnes.

Sofia au Maroc est filmée en train de lire, d’étudier au milieu de livres. Elle se console en lisant le poème « L’Invitation au Voyage » de Baudelaire. Elle travaille dur pour pouvoir obtenir ses examens et rentrer en France. Elle est la preuve que l’émancipation passe par l’instruction et elle l’a parfaitement compris, comme le montre la scène où elle veut apprendre à écrire à une jeune ouvrière marocaine pour qu’elle puisse prendre la place de sa sœur Fouzia qui va se marier.

C’est d’ailleurs ce que lui jettent aux visages les autres femmes qui ont fait d’autres choix qu’elle, que ce soit sa mère, Fouzia ou encore, contre toute attente, son ami Touria, dans un triple amalgame, le soir de la crise : « Tu frimes avec tes cours, tu frimes avec Amar, tu frimes avec la France ».

 

Parabole sur l’adolescence

Si Française est un film si touchant, c’est précisément car le film, tout en traitant avec nuance et finesse les thématiques du déchirement identitaire et de l’exil, les dépasse. En effet, les différentes courses de Sofia (pour monter dans la voiture de son père, pour sortir de la voiture d’Amar, pour sauter du tracteur et finalement pour s’échapper du foyer pour jeunes filles de Mme Latkani) sont autant de tentatives d’échappées vers la liberté, c’est-à-dire l’épanouissement personnel. Le motif de la course est le pendant de celui des grilles qui enferment la jeune Sofia dans un cadre, un moule, une condition. Qu’il s’agisse du gros-plan du visage de Sofia derrière les rayures du pare-brise de la voiture paternelle en partance pour le Maroc, ou de celui de la jeune femme derrière les grilles de la fenêtre de la salle de bains après sa fugue ratée, ces traits qui rayent le cadre miment les barreaux de la triple prison qui enferme Sofia : son origine marocaine, sa condition de femme, son statut d’adolescente dépendante des choix de ses parents.

On voit d’ailleurs combien le dernier carcan est en fait celui qui conditionne tous les autres. Une fois sa liberté, c’est-à-dire son indépendance, conquise à la fin du film, Sofia peut alors pleinement assumer ses choix de vie et sa personnalité. C’est cette Sofia-là, déambulant dans les rues le sourire aux lèvres, qui est donnée à admirer au spectateur qui peut projeter ses aspirations et ses rêves les plus fous dans ce personnage si commun et pourtant hors du commun.

 

Date de sortie : 28 Mai 2008

Réalisé par Souad El-Bouhati

Avec Hafsia Herzi, Farida Khelfa, Maher Kamoun  

Film français, marocain. 

Durée : 1h 24min.

 

par La plume francophone publié dans : Cinéma/Théâtre/Musique
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Jeudi 3 juillet 2008
Reportage

Au « Non » de Vinci

 

Par Ali Chibani


Le mardi 19 juin 2008, le Centre culturel algérien (C.C.A.) a projeté le dernier film-documentaire de M’BarekMenad. Au « Non » de Vinci1 est composé de plusieurs témoignages. Le plus important des témoins est ClaudeVinci, le déserteur. Chanteur-poète, communiste, dans sa jeunesse, il a été appelé pour accomplir son « devoir militaire » en Algérie. Son parcours de soldat, qu’il évoque dans Les Portes de fer2, est court. Quelques jours après son arrivée en Algérie, il est envoyé en Kabylie où, lors de sa première sortie de « pacification », le 08 août 1956, il monte, avec d’autres soldats, vers un village, nommé les Portes de fer, occupé par des vieillards, des femmes et des enfants. « Il n’y avait pas d’hommes. Ils étaient tous partis sans doute au maquis », se rappelle-t-il après la projection. « Puis voilà que nos troupes d’élite, raconte-t-il dans son livre, mettent en branle des lance-flammes vers les femmes et les enfants qui deviennent des torches vivantes les uns après les autres (…) Des tas de monstruosités ressortent de ma mémoire. Oradour, bien sûr, la division S.S. Das Reich, les quatre-vingts morts d’Argenton sur Creuse juste la veille d’Oradour… » (p. 42). Au C.C.A., la voix de Claude Vinci se noue : « C’était des SS Mais cette fois, ils étaient Français ! » Cet événement traumatisant est à l’origine de sa désertion. Le parcours de Claude Vinci ne s’arrête pas là. Il s’engage au sein du F.L.N en France, rejoint les porteurs de valise jusqu’à l’indépendance de l’Algérie. Il s’engage par la suite en faveur du combat palestinien.

« Cette plongée dans l’histoire algérienne, dit le réalisateur M’Barek Menad qui a retrouvé des survivants au massacre des Portes de fer, répond avant tout à un besoin personnel. Je suis fils d’un ancien militant du F.L.N et je porte le prénom de mon oncle tué par l’armée française. Par ailleurs, j’ai une arme, une caméra, entre les mains que j’ai voulu utiliser pour parler de cette mémoire commune aux Français et aux Algériens. » Outre la rencontre de Claude Vinci, la loi du 23 février portant sur « le rôle positif du colonialisme » votée par les parlementaires français, compte parmi les causes initiales du projet de réaliser ce film. « La première victime des guerres, c’est la vérité. Il y a les histoires officielles dans les deux rives, je voudrais que mon travail nous aide pour qu’ensemble nous exorcisions nos vieux démons. » Le spectateur regrettera les problèmes techniques que M’Barek Menad explique : « ce film, je l’ai fait avec des bouts de chandelles. Je n’ai eu aucune aide financière. » Néanmoins, Au « Non » de Vinci a eu le prix d’encouragement au Festival du film amazigh en Algérie, et a participé à de nombreux festivals et projections en Hexagone.

Lors des débats qui ont suivi la projection, le public s’est montré enthousiaste. Des jeunes français d’origine algérienne se sont sentis très concernés par un film qui les « éclaire » sur les silences de leurs parents. S’il semble que « la France a besoin de faire une cure historique », comme l’évoque le réalisateur, en Algérie pourtant, cette guerre est du passé. Le chanteur-poète Lounis Aït Menguellet a assisté à la projection: « Cela m’a rappelé une période que j’ai vécue en tant qu’enfant. M. André Branchard, qui était dans l’armée française et faisait fonction d’instituteur dans notre village, aidait les maquisards algériens. Mais l’intérêt d’un tel documentaire pour les jeunes Algériens, je ne saurais en parler. Nos jeunes sont passés à autre chose. Nous avons eu une autre guerre et nous avons d’autres préoccupations. » « Quand on sait que l’histoire enseignée est loin d’être parfaite, ajoute-t-il, il serait judicieux de les interpeller pour leur montrer cette guerre et sa complexité. »

Au « Non » de Vinci sera diffusé par la télévision nationale algérienne. En France, ARTE l’a rejeté car non « conforme » à sa ligne éditoriale.

 

1 M’Barek Menad, Au « Non » de Vinci, Tizi-Ouzou, prod. M’Barek Menad, 2007, 52 mn.

2 Claude Vinci, Les Portes de fer, « “Ma” guerre d’Algérie et “ma” désertion », Paris, Le Temps des cerises, 2002, p. 97.

par La plume francophone publié dans : Coups de coeur
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Lundi 16 juin 2008

 Biographie et présentation de l'oeuvre d'Albert Memmi
par Camille Bossuet 

 

Né à Tunis en 1920, dans une famille juive arabophone, Albert Memmi est essayiste et romancier. Il fait des études de philosophie à Alger puis à Paris. En 1943, il est incarcéré dans un camp de travail en Tunisie. Après la guerre, marié à une Française, il retourne en Tunisie, y enseigne et commence à écrire. Fixé en France après l'Indépendance (1956), il est professeur de psychiatrie sociale à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, attaché de recherches au CNRS, membre de l'Académie des sciences d'outre-mer.

Naturalisé français en 1973, son œuvre, traduite dans une vingtaine de langues, s’est vue décerner de nombreux prix dont, en 2004, le Grand prix de la francophonie pour l’ensemble de celle-ci.

 

En 1976, dans La Terre intérieure, (Gallimard), sous la forme d’une conversation avec l’écrivain marocain Victor Malka, Memmi entreprend de raconter un parcours étroitement lié entre son œuvre et sa vie. Dans les pages liminaires, il énonce d’abord :

 

Je puis vous dire, par exemple : je suis né à Tunis ; j’y ai vécu jusqu’à la fin de mon adolescence ; puis j’ai gagné la France pour y faire mes études, je m’y suis également marié. (…) Ce serait en somme l’histoire d’une espèce de provincial français qui aurait gagné la capitale où il s’est fait une vie acceptable. (p. 9)

 

Très vite cependant, le dialogue met à jour les éléments fondateurs de l’homme et de son écriture :

 

(…) il y a eu la colonisation, la guerre, la décolonisation… Disons alors les choses autrement : je suis le premier des garçons d’une famille de huit enfants ; mon père, artisan bourrelier, eut quelque mal à nous procurer le nécessaire. En outre, nous étions juifs, ce qui, en pays arabe, même sous protectorat français, posait quelques problèmes. Nous étions enfin tunisiens, donc colonisés et citoyens de seconde zone. 

 

En effet, la complexité socio-historique qui caractérise la première partie de sa vie, les expériences personnelles d’humiliation, d’injustice ou de brutalité que Memmi pourra reconnaître en d’autres destins lors de ces différents voyages, ont contribué à forger la particularité de son œuvre et à faire de lui l’ « écrivain de combat » qu’il pense être devenu. Au carrefour de plusieurs cultures, la réflexion sur sa vie personnelle sera le terreau premier de ses écrits, littéraires comme théoriques.

 

En 1954, La Statue de Sel, son premier livre, « autobiographie au deuxième degré » (J. Arnaud), reçoit le prix Fénelon. La même année, il publie dans L’Express un article : « Y a-t-il une littérature nord-africaine ? ».

En 1955, Agar, roman singulier, toujours dans une veine autobiographique, s’apparente pour certains à un « roman existentiel ». 

En 1957 paraît Le Portrait du colonisé précédé du portrait du colonisateur. Préfacé par Jean-Paul Sartre, ce texte de dénonciation du système colonial fait date dans l’œuvre de Memmi ainsi que dans la réflexion sur le fait colonial en général, mettant l’accent sur un « couple » colonisateur-colonisé, antagoniste et conditionné.

En 1964, il dirige la publication d’une Anthologie des écrivains maghrébins d’expression française (avec Roth, Arnaud, Déjeux). Comme nombre de ses contemporains, la littérature francophone maghrébine « post-indépendance » lui semble vouée à une histoire courte, bientôt supplantée par la langue arabe. Memmi prédit ainsi un suicide de la littérature colonisée de langue européenne.

 


Entre fictions et essais, l’auteur questionne la place et la singularité du Juif dans le monde arabe (fondant les concepts d’Hétérophobie et de Judéité), et, parmi les pionniers des études francophones, revisite les notions de Racisme, de Colonisation, de Dépendance (il en propose des définitions inédites dans l’Encyclopedia universalis).

Les essais se succèdent : Portrait d’un juif, I-II (1962) ; L’Homme dominé (le colonisé, le Juif, le Noir, la Femme, le domestique) (1968) ; Juifs et Arabes, (1974) ; La Dépendance, préfacé par Fernand Braudel, (1979) ; Ce que je crois, (1985) ; Le Racisme, (1994). Enfin, en 2004, paraît le Portrait du décolonisé, arabo-musulman et de quelques autres, (Gallimard) comme pendant tardif et combien actuel à son premier essai.

Il publie aussi d’autres récits comme Le Scorpion ou la confession imaginaire (1969) ; Le Désert ou la vie et les aventures de Jubaïr ouaki el-Mammi (1977) ; Le Pharaon (1988) ; ou plus récemment Térésa et autres femmes, 2004.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°33 : Albert Memmi
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Lundi 16 juin 2008

Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur d’Albert Memmi

ou la logique d’un malaise

par Victoria Famin

 

 

La fin des années 50 annonce le commencement de la décolonisation de l’Afrique. C’est dans ce contexte de révolte qu’Albert Memmi écrit et publie un des textes phares sur la colonisation. Il s’agit de Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur[1], publié au lendemain de l’indépendance du Maroc et de la Tunisie. Mais, il est important de noter que les premiers extraits de cet essai ont été publiés en 1956 dans Temps Modernes et l’Esprit. Le discours de Memmi est lu pendant la guerre d’Algérie et à la veille des indépendances de l’Afrique noire, contexte qui assure une bonne réception du texte. Le regard critique que porte l’auteur sur la situation coloniale rend cet essai incontournable à l’heure de réfléchir au processus de décolonisation.

Portrait du colonisé est un texte fortement ancré dans un engagement politique que l’auteur assume au moment de sa publication, mais il reste d’actualité pour les lecteurs du monde[2]. Car, comme le dit l’auteur dans la Préface de l’édition de 1966, ses propos sur la relation coloniale ne sont pas uniquement représentatifs de la période coloniale française, mais ils pourraient également expliquer toute situation de domination.

Inaugurant toute une série de portraits entre lesquels nous pouvons citer Portrait d’un juif[3], L’homme dominé[4] ou encore Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres[5], Albert Memmi nous propose une caractérisation précise et détaillée des deux principaux acteurs du fait colonial : le colonisateur et le colonisé. L’auteur ne se contente pas de juxtaposer les deux figures décrites mais il met aussi en évidence le rôle décisif du rapport entre ces groupes sociaux. Le colonisateur et le colonisé se construisent réciproquement par leur interaction dans le contexte de la colonie. Il ne s’agit pas pour autant de trouver des justifications pour les attitudes de l’un ou de l’autre, mais surtout de mettre en avant le poids de la coexistence dans une situation aussi violente que celle de la colonie.

L’essai de Memmi ne cherche pas à établir des essences qui justifient une typologie définitive des intégrants de la société coloniale. Dans son texte, l’auteur aborde les conditions d’existence de ces groupes sociaux qui déterminent une typologie binaire. Les notions de colonisateur et de colonisé ne définissent pas l’essence des Français et des Maghrébins mais plutôt les possibilités d’existence dans le monde de la colonisation.

 L’auteur entreprend ainsi un travail minutieux et rigoureux de description des composantes humaines du fait colonial. Les différents traits psychologiques de chaque individu sont présentés dans un ordre de cause-conséquence qui renforce la démarche de l’auteur. Chacune des parties, chacun des titres, chacun de sous-titres mettent en évidence la force de la réflexion de l’auteur. En ce sens, la décision de proposer d’abord le portrait du colonisateur et ensuite celui du colonisé met en relief le rapport de force entre ces groupes sociaux. Malgré leur étroite interdépendance, dans la société coloniale c’est le colonisateur qui détermine le mode d’existence du colonisé.

Une dissection de la société coloniale d'Afrique du Nord


Pour bien construire le portrait du colonisateur, Albert Memmi propose une analyse plus fine de cet acteur de la colonisation. Cette démarche lui permet d’établir une distinction entre la figure du colonial, celle du colonisateur et celle du colonialiste. Ainsi, le colonial serait : « l’Européen vivant en colonie mais sans privilèges, dont les conditions de vie ne seraient pas supérieures à celles du colonisé de catégorie économique et sociale équivalente
[6] ». Plus qu’un véritable portrait, ce personnage hypothétique construit par l’auteur représenterait le Français bienveillant qui ne serait pas concerné par le fait colonial en tant que décision politique. Il s’agirait d’un homme capable de rester en dehors des relations tendues que la colonisation instaure entre les différents membres de la société. Face à cette situation qui fait appel à une certaine naïveté, l’auteur affirme : « le colonial ainsi défini n’existe pas, car tous les Européens des colonies sont des privilégiés[7] ». Selon l’auteur, le colonial n’existe pas car même sans le vouloir, l’Européen établi en colonie est privilégié. Son appartenance à un monde considéré comme supérieur lui attribue, de fait, des privilèges.

Le colonisateur est caractérisé par Memmi par son attitude quant au rôle qu’il incarne dans la société coloniale. Ainsi, l’auteur décrit le colonisateur qui se refuse et le colonisateur qui s’accepte. En suivant son développement logique, le colonial malgré lui est défini comme le colonisateur qui se refuse. Le rejet des conditions de la société coloniale peut, selon Memmi, prendre deux formes : la soustraction physique au fait colonial, possible uniquement avec le départ de la colonie ou la permanence en colonie et la lutte pour la transformation de la situation. Seule situation vraiment productive, la lutte du colonisateur qui se refuse se heurte aux multiples questions idéologiques qui soutiennent la colonisation. Ces difficultés deviennent alors un piège pour le colonisateur de bonne volonté. 

Découragé par une révolte impossible, le colonisateur qui se refuse devient, selon Memmi, le colonisateur qui s’accepte, autrement dit, le colonialiste. Selon l’auteur, « le colonialiste est la vocation naturelle du colonisateur[8] », destin qui est caractérisé par la tentative de légitimation de la colonisation. Cette démarche consiste souvent à démontrer les mérites de l’usurpateur ou à prouver les démérites de l’usurpé. Cette attitude trouve dans le racisme un moyen pour maintenir et préserver les privilèges du colonisateur. Il permet également de maintenir le nouvel ordre moral de la colonie.

Le portrait du colonisé est abordé comme une conséquence de ce nouvel ordre moral établi par le colonisateur. Le colonisateur construit une image mythique du colonisé qui lui permet de légitimer sa situation privilégiée dans le contexte colonial. Cette figure du colonisé est marquée par des traits dégradants qui permettraient d’expliquer le pouvoir exercé par le colonisateur. Ainsi, les caractéristiques négatives attribuées au colonisé iront jusqu’à la déshumanisation de ce dernier. Bien que le portrait que le colonisateur propose soit révoltant, Memmi affirme que la situation coloniale oblige le colonisé à l’accepter, tout comme le colonisateur finit toujours par s’accepter : « ce portrait mythique et dégradant finit, dans une certaine mesure, par être accepté et vécu par le colonisé. Il gagne ainsi une certaine réalité et contribue au portrait réel du colonisé[9] ».

Le colonisé se voit ainsi exclut de la vie civique, étranger aux valeurs qui régissent la société coloniale. L’acceptation de l’oppression exercée par le colonisateur donne lieu à une néantisation du colonisé. Ce processus est marqué par ce que Memmi appelle l’amnésie culturelle, rejet inconscient du patrimoine culturel du colonisé. Ce phénomène est renforcé par les caractéristiques de l’école coloniale, qui abolit toute culture autre que celle de la métropole, ainsi que par la situation de diglossie. En abordant la question du déchirement linguistique, Memmi consacre quelques paragraphes au travail de l’écrivain. Ses propos ont souvent été considérés comme pessimistes, car ils annonceraient la mort de la littérature des écrivains colonisés. En ce sens, il est important de signaler que l’auteur annonce le décès de la littérature colonisée de langue européenne, comme il annonce aussi la fin de la colonie. Mais il ne s’agit en aucun cas de la fin de la littérature francophone. La production francophone du Maghreb a perdu ce caractère colonial et même post-colonial dans son évolution émancipée.

Les deux visages de Memmi

 

Le Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur présente un discours fortement engagé. Les procédés énonciatifs de l’auteur mettent en relief une volonté d’afficher une prise de position particulièrement marquée. Il serait difficile d’accepter la validité de ce discours sans tenir compte du contexte de production et de circulation : celui des indépendances des colonies françaises.

Albert Memmi n’hésite pas à montrer du doigt les mécanismes pervers qui ont permis l’établissement du système colonial français. Les portraits qu’il présente mettent en relief son rejet d’une telle situation et son identification avec la figure du colonisé. C’est peut-être pour cette raison qu’il décide de publier son texte sous le titre Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur, inversant ainsi l’ordre de son étude.

Pourtant, il est intéressant de reprendre les propos de l’auteur, dans sa Préface à l’édition de 1966. Bien que l’auteur se positionne du côté du colonisé et bien qu’il soit solidaire des souffrances qui lui ont été infligées, sa situation dans le monde colonial reste particulière. En tant que Tunisien vivant sous le pouvoir français, il peut être considéré comme colonisé. Mais en tant que membre de la communauté juive tunisienne, il appartient à un groupe intermédiaire qui bénéficie de certains privilèges concédés par le colonisateur. Cette double condition lui permet d’avoir une double approche du monde de la colonie. Il a une connaissance approfondie de la psychologie du colonisé ainsi que de celle du colonisateur.

 

Les portraits d’un malaise

 

Malgré la sévérité qui caractérise le discours de Memmi, cet auteur met en évidence le constant malaise que retrouve autant le colonisé que le colonisateur. Chaque situation vécue par ces groupes sociaux donne lieu à une souffrance intérieure. Ainsi, le colonisateur de bonne volonté, celui qui refuse les conditions de vie dans la société coloniale, ne se trouve pas coincé entre le bien et le mal mais plutôt entre le mal et le malaise produit par le sentiment d’impuissance. L’impossibilité d’agir pour transformer le monde colonial est à l’origine de ce mal-être qui le condamne au colonialisme.

Les causes du malaise chez le colonisé sont évidemment multiples et elles deviennent presque un déchirement culturel, psychologique et sociologique. Chaque domaine de son identité est atteint par l’oppression coloniale. Ce topos du malaise du colonisé ainsi que du colonisateur inscrit cet essai dans l’ensemble de l’œuvre de cet écrivain tunisien. Ainsi, les souffrances des personnages de La statue de sel[10]  et d’Agar[11] retrouvent un écho dans cet essai. Mais à la différence de l’échec qui clôturait les œuvres précédentes, les Portraits de Memmi font appel à la révolte comme unique issue à la douleur coloniale.

 



[1] MEMMI, Albert. Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur, Paris, Editions Corréa, 1957.

[2] En ce sens, il est intéressant de noter que Gallimard publie actuellement cet essai de Memmi en format de livre de poche, dans la collection Folio actuel. Cette décision éditoriale montre bien que le texte de Memmi reste d’actualité.

[3] MEMMI, Albert. Portrait d’un juif, Paris, Gallimard, 1962.

[4] MEMMI, Albert. L’homme dominé, Paris, Gallimard, 1968.

[5] MEMMI, Albert. Portrait du décolonisé arabo-musulman et de quelques autres, Paris, Gallimard, 2004.

[6] MEMMI, Albert. Portrait du colonisé précédé de Portrait du colonisateur, p. 35.

[7] Ibidem, p. 36. L’italique est de l’auteur. Il s’agit d’un procédé récurrent que Memmi utilise au moment d’énoncer certains principes centraux dans son discours.

[8] Ibidem, p. 67.

[9] Ibidem, p. 107.

[10] MEMMI, Albert. La statue de sel, Paris, Editions Corréa, 1953.

[11] MEMMI, Albert. Agar, Paris, Editions Corréa, 1955.

par La plume francophone publié dans : Dossier n°33 : Albert Memmi
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Droits d'auteur

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La moindre des choses, en effet, lorsque l’on utilise un contenu, est d’en citer au moins la source. C’est pourquoi l’utilisation du copier-coller par clic droit sur les pages du blog a été mécaniquement restreinte et qu’est désormais mis en place un système de copyright limité. Nous n’avons pas opté pour un copyright « tous droits réservés », car nous continuons à croire en l’honnêteté de la très grande majorité de nos lecteurs.

Cordialement, l’équipe de La Plume francophone.

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